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Communisme informationnel et Homo digitalis - Par Ève Suzanne - Section Sud grenoblois

Communisme informationnel et Homo digitalis

Ce qu’il m’apparaît au premier abord est que nos sociétés, celles dites "avancées", amorcent une nouvelle phase dans leur développement qui n'est pas sans conséquence sur l'Homme et ses fonctions cognitives. Le Parti n’est évidemment pas exempt des profondes mutations qui agitent les forces productives, mutations qui concourent, selon les termes de Paul Boccara, ni plus ni moins qu’à l’émergence d’une "nouvelle civilisation". Pourtant, jusqu’à présent, notre Parti ne semblait pas prendre suffisamment en compte les enjeux numériques et informationnels dans l'élaboration de ses propositions politiques (Cf « La France en commun »). Et mince ! Voilà que l’un des chantiers prioritaires ouverts aux contributions se révèle être « La Révolution numérique ». C’est, je l’espère, un indicateur notable qui marque le début d’un nouveau cycle pour faire émerger un projet communiste du XXIème siècle et nous permettre de percevoir d’un œil plus aguerri ce qui se joue à 20, 30 voire 50 ans dans nos sociétés ! Afin de ne pas être trop longue, je vais être obligée d’aller droit au but en prenant quelques raccourcis parfois de manière un peu provocante, mais je reste bien entendu disponible pour clarifier des points dans le débat. Dans les années 70, Paul Boccara a théorisé le concept de « Révolution informationnelle » en lien avec l’émergence puis la démocratisation des ordinateurs, télévisions et autres supports d’informations de masse. Après la Révolution industrielle du début du XXème siècle, qui se caractérise principalement par l’exploitation de la force physique à grande échelle, la Révolution informationnelle se comprend davantage comme l’exploitation totale de la force intellectuelle, créatrice et des modes d’élaboration et d’appropriation de la connaissance par le Grand Capital. Progressivement, les nouvelles technologies du numérique permettent le remplacement des tâches manuelles et un nombre grandissant de tâches intellectuelles par des algorithmes, au point où même les métiers exigeants une haute formation pourront être, et seront, remplacés par des programmes informatiques, des robots ou autres (je n’aborderai pas ici les enjeux liés à l’Intelligence Artificielle). Alors, oui, il y a, ou aura, de moins en moins besoin de travailler pour satisfaire aux besoins de chacun. Et donc le débat autour de la formation et du salaire socialisé est un enjeu majeur qui doit être le fer de lance de nos revendications en matière de travail et droits sociaux dans un projet politique à moyen terme. On peut le constater, le travail est de moins en moins mesurable en unités de temps, délocalisable à souhait, divisible à l’infini : nos propositions doivent prendre acte de ce changement de paradigme. En parallèle, et pour approfondir davantage, l’information, objet de la Révolution informationnelle, sa création, son accès, son usage, son partage, prend une place si déterminante au sein de l’Humanité qu’elle nous conduit à envisager un nouveau stade d’évolution de l’Homme. Ainsi, "L’Homo sapiens" (c’est encore nous !) se caractérise principalement par une capacité cérébrale supérieure à celle des autres espèces d’hominidés. Et, si les fonctions de notre cerveau ne sont plus seulement remplacées par des ordinateurs dans l’accomplissement de certaines tâches, mais sont elles‑mêmes « améliorées » par l’introduction de composants électroniques ou par la réécriture de notre ADN..., cet "Homme augmenté", de plus en plus indépendant de ses déterminants biologiques, n’implique-t-il pas un bouleversement de la nature humaine ? Le terme usité pour incarner cette évolution, qui tend à se vulgariser au-delà des milieux scientifiques, est celui d’"Homo digitalis". Cette dénomination met l’accent sur le rapprochement entre l’Homme et la machine dans un univers où les algorithmes deviennent omniprésents et partie intégrante de notre quotidien (smartphone, voiture connectée, moteurs de recherche, machines qui fabriquent des objets à la chaîne dans des usines, modélisation de l’évolution de l’atmosphère et des océans…). Donc, quelle est la question fondamentale à se poser dans tout ce remue-ménage, initiant ainsi une nouvelle conception de la lutte des classes ? Celle consistant à savoir qui maîtrise la production d'algorithmes. De fait, ils constituent le support au travers duquel transitent les informations et, en ce sens, leur appropriation par le plus grand nombre est indispensable pour penser un communisme informationnel, davantage que les moyens industriels tels qu'élaborés au siècle dernier . Ces outils peuvent être mis au service de l’émancipation de l’Homme ou pas… En effet, le capitalisme informationnel, quant à lui, entend tirer parti de ces évolutions en privatisant toute production traduisible en informations numérisées, comme un livre, un concept mathématique, voire, un génome humain ou même une fonction du cerveau, pour en faire une marchandise rentable à l’infini. Il y a une volonté manifeste, principalement incarnée par les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) qui détiennent une grande maîtrise sur les algorithmes qui rythmes nos vies, de détourner ce potentiel de libération inédit dans une société des biens communs où le partage serait la norme. Je vais en rester là… Pour conclure, je formule le vœu que le Parti initie une nouvelle page de son Histoire en positionnant les enjeux du communisme informationnel au cœur de son nouveau projet politique révolutionnaire, eux-mêmes matricés par le combat pour l’égalité entre les femmes et les hommes, ainsi que par les exigences environnementales et énergétiques. Bref, l’avenir nous tend les bras, les possibilités de dépassement du capitalisme sont inédites, alors faisons de ce Congrès la clef de voûte d’un nouveau cycle pour notre Parti en accueillant l'"Homo digitalis" sans peur ni préjugé !

Ève SUZANNE
Section Sud-Grenoblois, Isère